Le Maroc des protestations dans le contexte de l’échec du modèle de développement

L’année 2018 est caractérisée par le développement du phénomène des protestations sous différentes formes:
-le traditionnel, comme les marches, les sit-in et les grèves.
-de nouvelles formes expressives comme le boycott économique, la protestation et l’appel à la protestation à travers les mass-médias sociaux.

Et toute cette panoplie de formes et d’aspects visent un seul objectif. C’est le refus des politiques suivies, surtout dans les secteurs sociaux sensibles, notamment la santé et l’enseignement, le refus de toutes les formes de la rente que l’Etat emploie pour mettre la fortune à la disposition de groupes sociaux bien définis et l’appel à l’adoption de politiques équitables en faveur des classes pauvres. Nous sommes en présence de transformations réelles et profondes concernant la notion de protestation et ses répercussions qui méritent qu’on s’y intéresse; c’est plutôt un système de protestation sociale nouveau qui dépasserait le niveau d’influence traditionnel dont l’étendue était sectorielle et locale. Il n’est pas à démontrer que cette sorte de changements suscite l’intérêt, la recherche académique et le suivi attentif. Elles pourront à tout moment, créer l’événement, social ou non, si d’autres éléments viennent s’y ajouter et les soutenir.

La restriction des voies de dialogue, le recours des responsables à l’appareil d’Etat, au sens marxiste pour réprimer les manifestants, les accuser de trahison et les jeter en prison, avec des verdicts atteignant des dizaines d’années nous poussent à tirer la sonnette d’alarme, non pas que ce soit une menace pour l’ensemble des droits civils et politiques ou autres, mais parce que cela constitue une menace pour la paix et l’intégration sociale, consolide clairement la réalité de la polarisation entre deux systèmes sociaux, ou plutôt, entre deux sociétés opposées sur une même zone géographique (le Maroc officiel et le Maroc populaire), la société de la classe politique qui contrôle et profite de la situation et la société de la grande majorité, condamnée à la marginalisation, et à laquelle on demande de se sacrifier, d’endurer pour exprimer sa réelle appartenance à la nation.

Le mouvement protestataire, aujourd’hui, en vivant ce tournant, marque l’histoire sociale marocaine moderne; un Maroc qui laisse pressentir un échauffement préparant la lutte pour la liberté, la dignité et l’équité sociale; un Maroc nouveau socialement dynamique.

La protestation, dans sa version actuelle, ne vient pas du vide, mais exprime la situation sociale et les niveaux du conflit et de la cohabitation sociale; ainsi, la recherche au niveau de son expression, de ses formes, de son organisation, de ses objectifs et de ses transformations, signifie le suivi d’un système social dans le contexte du dynamisme. Il s’agit d’une question concernant l’essence des stratégies, les espaces d’impact et ses orientations, les possibilités d’ouverture/ de statuquo dans la relation entre le Maroc officiel et le Maroc populaire.

Dans ce contexte de protestation, en tenant compte des données susmentionnées et en célébrant la dixième version du rapport « Le Maroc en ... », le Centre marocain des recherches et d’analyse des politiques a l’honneur de mettre entre les mains du lecteur intéressé et spécialisé ce rapport qualitatif qui suit les événements les plus importants concernant la situation du Maroc, selon un angle spécial, l’angle du refus et du traitement des résultats des politiques publiques non équitables, d’après un suivi de la situation des protestations sociales au cours de l’année 2018. A remarquer, à cet effet, que l’initiative du rapport spécial ne changera ni ses objectifs, ni son orientation. Toutefois, le Centre marocain des recherches et d’analyse des politiques, en interaction avec les événements décisifs et les phénomènes exceptionnels aspire à explorer et à extrapoler les circonstances des événements, des faits et de leurs répercussions sur la vie politique, économique et sociale.

Ce rapport couvre les formes et aspects les plus importants de la protestation la plus significative au cours de l’année 2018; cinq chercheurs marocains ont participé à son élaboration, abordant ces problèmes de différents angles. Le chercheur Abderrahman Khaizoran a essayé de faire une extrapolation au niveau du contenu politique implicite dans les protestations populaires, en analysant les tournants les plus importants du mouvement social marocain pendant plus d’une année. De son côté, le chercheur Saïd Belfellah a traité la contradiction flagrante entre le discours officiel surchargé de faux slogans et la réalité vécue dominée par les manifestations et les transgressions de la loi par les responsables. Mr Hassan Balla s’est intéressé à l’analyse de la vague de protestation dans sa nouvelle version dans la perspective de la rupture/ la continuité des vagues semblables précédentes. Mr Hicham Marzouk a abordé le phénomène du boycott économique qui a introduit des changements essentiels dans le mouvement protestataire, refusant de conjuguer la fortune et le pouvoir, ou plutôt, l’abus du pouvoir pour monopoliser la fortune. Mr Youssef Mazouz, en conclusion, analysera une autre sorte de protestation, celle de l’une des institutions les plus importantes de la société civile, les associations. Il about à la conclusion suivante: un certain nombre non négligeable d’associations actives ont choisi de marquer un recul, en guise de protestation contre le manque de sérieux de l’Etat qui réduit leur liberté d’action et les empêche de remplir leur rôle essentiel. Ce qui a mis l’appareil de l’Etat face à face avec tous les groupes et toutes les strates sociales qui protestent.

Le rapport n’a pas manqué de mettre en valeur l’évolution des protestations dans le Maroc de2018. Cela met en évidence aussi la contradiction frappante entre l’évolution des événements d’un côté, et les réactions de l’Etat et les institutions gouvernementales d’un autre. Malgré les vagues de protestations grandissantes, l’évolution de ses formes, la diversité de ses moyens, l’étendue de ses domaines, l’Etat est resté fidèle à ses anciennes politiques, dont, à sa tête, la sourde oreille et l’ignorance, ou la répression, l’emprisonnement et les procès; ce qui signifie la continuité de la structure qui contrôle la gestion des événements politiques publiques en optant pour l’approche précédente.

Les données susmentionnées montrent clairement que la marge de manœuvre du gouvernement dans la gestion du dossier des manifestations sociales est surveillée, encadré, voir maîtrisé par le ministère de l’intérieur et par des organismes souverains agissant dans l’ombre. Cela montre aussi que le gouvernement ne dispose d’aucune stratégie véritable pour gérer positivement ces manifestations, non seulement parce que ses propositions sont inefficaces, mais parce qu’il est démuni de tout pouvoir, étant lui- même sous le contrôle des institutions de tutelle qui ouvrent les dossiers ou les ferment, selon des intérêts et des approches que seuls les intéressés connaissent, ce qui impose au gouvernement, surtout les secteurs tertiaires, la fuite en avant et le recours au ministère de l’intérieur pour gérer les manifestations.

Parmi les conclusions les plus importantes de ce qui a été présenté dans ce rapport est que les manifestations mettent, désormais, les décideurs marocains devant un choix décisif: soit l‘État reste fidèle à son approche sécuritaire face aux manifestations qui prennent de plus en plus de l’ampleur à l’instar des nombreux régimes arabes dans la version post-printemps arabe, ce qui pousserait le mouvement protestataire à adopter, dans le fond et la forme, les expériences des pays voisins; soit les sphères qui gouvernent prennent conscience qu’aucun espoir de développement n’est possible sans une véritable ouverture dans le domaine social et politique, d’autant plus que les prémisses d’un nouveau mouvement social se font sentir, attisées par les événements qui se précipitent et se succèdent, dans divers domaines et à plusieurs niveaux.

Conclusions générales:

1- Dire que les mouvements de protestation ( le Hirak) sont de nature sociale ne peut exclure ni leur origine, ni leurs répercussions politiques directes. Le mouvement du Rif, à titre d’exemple, a atteint un niveau politique tel qu’il a nécessité les interventions de la plus haute sphère du pouvoir et a créé des tensions sécuritaires et politiques dans la région, où le gouvernement et ses partis ont un joué un rôle primordial. C’est là la preuve de l’aspect politique du Hirak, souvent non déclaré; aspect qui est à l’origine des tensions et des manifestations sociales.

2- Le mouvement social actuel revêt diverses formes et constitue une réalité active et influente, apparaissant dans des contextes locaux et provinciaux favorables qui montrent la voie aux activistes concernés. Résultat: les cause sont politiques.

3- il s’agit d’un mouvement qui met l’Etat Marocain devant un dilemme: s’attacher à l’approche sécuritaire traditionnelle qui vise l’étouffement de toute manifestation sociale, ou opter pour une ouverture sociale et politique dont l’objectif serait d’étudier, dans un débat, tous les dossiers pour aboutir à des solutions raisonnables, pour éviter un nouveau mouvement social qui apparaît dans l’horizon. Les événements du Rif et de Jerada donnent la certitude qu’une vague de mouvements encore plus grande que le Hirak de 20 février se dessine à l’horizon.

4- La campagne du boycott était un acte parfait de protestation, constituant une réaction visant à lutter contre le système de la rente économique, contre cette faveur accordée aux détenteurs de l’argent et aux patrons des entreprises. Cela met en relief la méfiance du peuple à l’égard des institutions traditionnelles qui sont les partis et les associations, l’ouverture du mouvement protestataire sur le monde numérique, exprimant une prise de conscience, chez le citoyen, dans la manière de profiter de tout ce qui permet d’atteindre ses objectifs. Le boycott continue, ravivé et encouragé par un rappel permanent lancé sur les pages des mass-médias sociaux. Cela fait apparaître une maturité au niveau du militantisme populaire.

Le fait que le boycott ait réussi à éveiller la conscience militante des Marocains et l’innovation dans la manière de protester font penser à une sorte de promotion d’un grand nombre de groupes sociaux ayant obtenu des diplômes de stage de militants inédits. Non seulement cela les conduira à retrouver leur confiance en eux, mais fera d’eux l’axe de tous les paris économiques, sociaux et politiques. Le boycott aura ses conséquences, étant donné qu’il constitue un tournant semblable à celui dessiné par le mouvement du 20 février 2011 et dont il est l’extension, et qu’il aura des répercussions politiques, économiques et sociales.

Le plus grand défi pour le corps associatif marocain, en cette période d’hégémonie, serait de cesser d’être un outil au service de la stratégie de l’Etat, et de devenir un mouvement social de résistance qui propose de nouvelles conceptions indépendantes en échange, qui visent l’intérêt national et la volonté de la société, en partant de son cadre institutionnel.

Les revendications sociales ont démasqué la réalité, ont mis en relief l’écart entre le discours officiel sur les droits de l’homme et l’oppression exercée par les sévices de l’Etat, y compris le pouvoir judiciaire. De même, la plupart des rapports sur les droits de l’homme ont souligné le recul flagrant enregistré par le Maroc dans le respect de ses engagements en matière de droits de l’homme, ce qui signifie l’absence d’une véritable volonté politique, pour le Maroc, de respecter ses engagements vis-à-vis de la société mondiale. Profitant de la trêve enregistrée par la tentative de soulèvement appelé « printemps arabe », les services de l’Etat s’en prennent aux droits et aux libertés acquises, oubliant que, la situation de l’économie et des droits de l’homme empirant, nourrit le mécontentement et crée l’atmosphère favorable à la protestation populaire, ouvrant la voie à un autre soulèvement plus profond.

Les bénéfices que réalise le mouvement populaire large sont nombreux:

Il crée une société résistante face à un autoritarisme en crise, ce qui remet en question l’utilité de l’approche coercitive à l’encontre des aspirations du peuple; il agit sur le sens de la politique dont l’initiative passe des mains des appareils de l’Etat, de ses élites et de ses législations dont elle tenait l’exclusivité, aux mains du peuple qui constitue la base; il procède à une restructuration en épuisant le despotisme et en le perturbant, grâce au maintien du conflit et le pressentiment d’une occasion qui pourrait s’offrir à tout moment. C’est là un ensemble d’acquis qu’il faudrait actuellement renforcer et préserver dans l’attente d’une nouvelle opportunité.

Ce rapport a nécessité cette analyse pour dégager un certain nombre de conclusions.

En fait, l’assimilation de la situation au Maroc n’est pas de tout repos, car elle revêt une panoplie d’aspects qu’il convient d’éclairer. Mais elle émane d’une seule source: les choix dans le domaine politique, économique et social; ou plutôt les choix en matière de politique de développement.

L’objectif de ce rapport, à l’instar des précédents, est de mettre en valeur la défaillance de ces choix politiques